L’ami retrouvé – Fred Uhlman

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Gallimard, 1978

Résumé éditeur : âgé de seize ans, Hans Schwarz, fils unique d’un médecin juif, fréquente le lycée le plus renommé de Stuttgart. Il est encore seul et sans ami véritable lorsque l’arrivée dans sa classe d’un garçon d’une famille protestante d’illustre ascendance lui permet de réaliser son exigeant idéal de l’amitié, tel que le lui fait concevoir l’exaltation romantique qui est souvent le propre de l’adolescence.

C’est en 1932 qu’a lieu cette rencontre, qui sera de courte durée, les troubles déclenchés par la venue de Hitler ayant fini par gagner la paisible ville de Stuttgart. Les parents de Hans, qui soupçonnent les vexations que subit le jeune homme au lycée, décident de l’envoyer en Amérique, où il fera sa carrière et s’efforcera de rayer de sa vie et d’oublier l’enfer de son passé. Ce passé qui se rappellera un jour à lui de façon tragique.

« L’ami retrouvé » est mondialement reconnu, c’est un texte qui a touché des millions de lecteurs. Cependant je suis restée assez insensible à cette histoire. L’écriture ne m’a pas particulièrement touchée et je n’ai pas réussi à éprouver de sympathie pour les personnages. Hans, par son idéal de l’amitié, m’a semblé trop rationnel. Il n’a pas d’ami et s’en accommode très bien car aucun jeune homme autour de lui ne répond à son idéal. Quand il rencontre Conrad pour la première fois il semble le choisir non pas par un élan du coeur mais selon des critères presque objectifs :

« Tout ce que je savais alors était qu’il allait devenir mon ami. Tout m’attirait vers lui, d’abord, et avant tout, la gloire de son nom qui, pour moi, le distinguait de tous les autres garçons, y compris les ‘von’. […]. Puis la fierté de son maintien, ses manières, son élégance, sa beauté – et qui eût pu y rester tout à fait insensible ? – me donnaient fortement à croire que j’avais enfin trouvé quelqu’un qui répondait à mon idéal d’un ami. » (p.30)

Je comprends l’importance de ce texte autobiographique qui aborde les thèmes de la jeunesse et de l’amitié dans ce contexte de montée du nazisme. L’auteur montre bien à quel point les bouleversements politiques perturbent la pensée et brouillent les repères de la population. Malgré tout, je ne suis pas parvenue à réellement me plonger dans ce livre.

De sang-froid – Truman Capote

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Folio, 1972

« Ils sont venus armés d’un fusil et d’un poignard. Ils sont venus pour voler et pour tuer… »  (p. 451)

1959. Dans la nuit du 14 au 15 novembre, le petit village de Holcomb, dans le Kansas, est secoué par un quadruple meurtre. Mr Clutter, sa femme, sa fille Nancy et son fils Kenyon sont sauvagement assassinés pour un maigre butin final de 40 dollars.

Ce fait divers a inspiré à Truman Capote « De sang-froid », non-fiction novel reconstituant l’affaire de A à Z. Méthodiquement, l’auteur présente dans un premier temps les victimes ainsi que les meurtriers, Dick Hickock et Perry Smith. Il revient ensuite sur le crime lui-même avant de relater la cavale des assassins pendant le déroulement de l’enquête. Le roman s’achève par la restitution du procès et l’application des peines.

La narration est stoïque, presque froide, comme en écho à l’attitude des deux meurtriers qui ont prémédité leur geste. Truman Capote prend le temps de relater avec une grande précision chaque élément de l’affaire Clutter. Cette exhaustivité s’explique par le principe même du livre, qui se veut une restitution d’événements réels, et par le travail approfondi de recherche qu’a réalisé Truman Capote.  Il s’est installé dans le village de Holcomb, a rencontré un maximum de contemporains de l’affaire, les enquêteurs et aussi les deux meurtriers. Il a véritablement mené sa propre enquête.

En effectuant quelques recherches j’ai découvert que l’auteur ne s’était jamais remis de l’écriture de ce livre. Didier Decoin s’interroge notamment sur la relation entre Truman Capote et Perry Smith : « attirance homosexuelle, compassion extrême, attraction perverse ? » (http://www.telerama.fr/livre/truman-capote-et-les-mordus-de-sang-froid,118604.php)

« De sang-froid » est pour moi un livre coup de coeur car bien parti pour être ma lecture la plus marquante de l’année 2016. C’est un grand livre écrit avec la sobriété nécessaire au sujet. L’auteur revient sur le sordide mais sans tomber dans le gore. C’est glaçant mais captivant.

Comme le souligne l’article de Télérama cité plus haut, le genre choisi par Truman Capote, celui de la non-fiction novel, a notamment influencé Emmanuel Carrère pour « L’adversaire », Régis Jauffret pour « Claustria » et Didier Decoin pour « Est-ce ainsi que les femmes meurent ? ».

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Plein gaz – Joe Hill et Stephen King

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@J. C. Lattès, 2014

Vince est le leader de la « Tribu », un groupe de motards essentiellement composé d’anciens combattants. Le roman s’ouvre sur leur fuite vers l’ouest : ils laissent deux cadavres derrière eux. Ils constatent soudain qu’ils sont pris en chasse par un énorme camion dont le chauffeur porte tatouée sur le bras la maxime : « La mort plutôt que le déshonneur ».

Cette nouvelle de 91 pages a été écrite à quatre mains par Joe Hill et son père Stephen King. Me sachant grande amatrice des romans de ce dernier, une lectrice de ma médiathèque m’a prêté « Plein gaz ».

Cette histoire a été inspirée aux auteurs par « Duel » de Richard Matheson, paru en 1971. A l’issue de cette lecture je pense que je l’aurais davantage appréciée si j’avais connu le texte de Matheson. Là j’ai le sentiment d’avoir lu une histoire très américaine de par les décors et les attitudes des personnages et laissant une trop large place à la description des motos et du camion.

Mon regard sur cette nouvelle est bien-sûr très personnel et influencé par mon grand manque d’intérêt pour la mécanique, les grosses cylindrées etc…

L’élégance du hérisson – Muriel Barbery

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©Folio, 2011

Paris, 7 rue de Grenelle. Un immeuble cossu dans lequel vivent Renée, 54 ans, et Paloma, 12 ans. Toutes deux portent un regard acerbe sur leurs voisins qui croulent sous des soucis de riches mais sont en revanche totalement dépourvus de toute intelligence humaine. Renée et Paloma se ressemblent. Elles sont cultivées, ont un grand sens de l’esthétisme et ont besoin de s’isoler pour penser. Renée est la concierge de l’immeuble et Paloma l’une de ses habitants. Renée et Paloma ne se côtoient pas car elles ne sont pas du même monde. Quoique…

J’ai gardé le souvenir de critiques enthousiastes à la sortie de ce livre en 2006. Je n’avais pas souhaité le lire à l’époque, pressentant qu’il ne me conviendrait pas. Dix ans plus tard j’en ai eu la confirmation. Je n’ai pris AUCUN plaisir à lire « L’élégance du hérisson ». Ses personnages sont trop caricaturaux et tous forts antipathiques. Renée et Paloma incarnent tout à fait les personnes que j’évite au quotidien. Elles cachent leurs faiblesses derrière des discours pédants et ne méritent que le mépris qu’elles accordent elles-mêmes aux autres.

Par ailleurs, je n’ai pas réussi à lire ce roman sans ressentir en permanence la présence de l’auteure. Je n’ai perçu « L’élégance du hérisson » que comme un exercice de style pour Muriel Barbery. Je n’ai aucune envie de lire ses deux autres livres car elle manque justement pour moi de style. J’ai le sentiment qu’elle a frappé fort avec ce roman mais peut-elle réutiliser la recette qui a fait son succès ? Peut-elle recourir à chaque fois aux même artifices, à savoir utiliser ses personnages et leur faire tenir un discours alambiqué ne visant qu’à illustrer le plaisir qu’elle prend elle-même à manier la langue ?

Ce que je trouve regrettable c’est qu’il y avait sûrement un propos derrière l’histoire mais il a pour moi été occulté par une écriture trop aguicheuse.

Crime d’honneur – Elif Shafak

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©10-18, 2014

Résumé de l’éditeur : Jeune immigrée kurde, Esma porte une histoire familiale entachée de sang. Décidée à comprendre, elle retrace sur trois générations le lourd destin qui la lie à ses ancêtres ; des rives de l’Euphrate à l’Angleterre, quand l’émancipation et la quête de liberté se heurtent aux traditions, Esma démêle lentement les fils de l’amour et de la haine…

De fait, le récit ne se focalise pas uniquement sur Esma. Tous les membres de la famille Toprak ont la même importance dans la narration, chacun étant confronté à son propre destin.

Les jumelles Jamila et Pembe sont séparées par le mariage de cette dernière avec Adem puis par le départ du couple en Grande-Bretagne. Jamila reste en Turquie vivre une existence hors du commun pour une femme : elle vit seule, presque en ascète et se consacre totalement à son activité de sage-femme. Cette vie semble avoir pour unique but d’aider Jamila à vivre malgré son terrible passé.

Pembe et Adem ont trois enfants : Iskender, Esma et Yunus mais ne parviennent pas à fonder une famillle réellement heureuse.

Les Toprak ont tous une vie dure, faite de difficultés et de renoncements.  Ils ne peuvent avancer qu’en évitant d’affronter leur passé et en courbant l’échine face au présent. Le bonheur, même le plus infime soit-il, leur semble interdit et c’est ce qui conduit au drame. Les événements relatés m’ont semblé constituer un récit gigogne reposant sur des faits tous enchâssés les uns dans les autres et menant petit à petit au drame. Celui-ci apparaît alors comme inévitable et révélateur d’un malaise affectant de longe date la famille.

A la fin du roman Esma porte un regard très lucide sur sa famille :

« C’est devenu une tradition familiale de voiler la vérité, de l’enterrer si profondément dans le quotidien immuable qu’au bout d’un moment on ne peut plus l’atteindre, même par l’imagination » (p.470)

Outre l’histoire de la famille Toprak, la difficulté d’immigrer habite ce roman et est incarnée, bien malgré eux, par Pembe et Adem qui sont la génération qui a émigré. Leurs enfants sont beaucoup plus intégrés dans la société anglaise mais malgré tout toujours partagés entre leurs deux cultures.

J’ai souvent écrit sur ce blog que j’aime particulièrement les histoires de familles. C’est pour cette raison que j’ai acheté ce roman dont je garderai longtemps le souvenir.

J’ai beaucoup aimé l’écriture d’Elif Shafak que je lisais pour la première fois. Le récit est tout en simplicité, les mots sont ceux du quotidien et rendent ainsi mieux l’émotion, selon moi.

« Crime d’honneur » est pour moi un coup de coeur…

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La douce empoisonneuse – Arto Paasilinna

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©Folio, 2013

Linnea Ravaska, veuve d’un colonel, se fait chaque mois dépouiller de sa pension de retraite par son neveu Kauko Nyyssönen. Ce mois-ci il débarque chez elle pour réclamer son dû en compagnie de deux amis tout aussi voyous que lui. C’en est trop. Linnea décide de se rebeller et prend soin de concocter un poison à s’injecter en cas de dérapage extrême de la situation. Mais tout ne va pas se dérouler comme prévu…

Toute l’histoire repose sur une succession de préparatifs avortés par des situations inattendues, voire inespérées.

Arto Paasilinna a beaucoup d’imagination. A chaque scène son rebondissement, toujours plus cocasse.

Outre les événements, l’humour se retrouve aussi dans l’écriture. L’auteur aime confronter les points de vue de ses différents personnages. Il en est ainsi de ce coin de campagne près de chez Linnea qu’elle perçoit comme

« une petite clairière où poussaient de hautes laîches. Au milieu, une source alimentait un étang de la grandeur d’un are, à l’eau claire et délicieusement fraîche. A l’orée des arbres, une vieille grange en rondins gris menaçait ruine. » (p.49)

… là ou Kauko ne voit qu’une

« clairière; une mare s’étendait en son centre et une vieille grange vermoulue se dressait à l’ombre des arbres » (p.58)

Certains passages sont bien-sûr un peu exagérés si l’on veut s’en tenir à une forme de plausibilité, mais c’est aussi ce décalage qui fait l’humour du livre.

J’ai apprécié la légèreté qui se dégage de ce texte et qui m’a permis de bons moments de lecture, dans la détente.

Je laisse le mot de la fin à l’auteur lui-même :

« Les mauvaises actions sont toujours punies, même si les voies du destin sont parfois tortueuses. » (p. 224)

 

Le mur invisible – Marlen Haushofer

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©Actes Sud, 1992

Une femme est invitée à passer quelques jours en compagnie de sa cousine et du mari de celle-ci dans un chalet des Alpes autrichiennes. Un soir ceux-ci la laissent au chalet pour se rendre au village. Elle se réveille le lendemain matin isolée par un mur invisible au-delà duquel toute vie semble avoir été stoppée. La femme se retrouve maîtresse de quelques arpents de terre et va vivre au jour le jour de son labeur et de l’indispensable compagnie du chien Lynx, de la vache Bella et d’une vieille chatte. Elle décide un jour de rédiger son journal de bord sur le peu de papier dont elle dispose, sans savoir s’il sera jamais lu.

La protagoniste du roman ne dévoile jamais son nom mais elle n’a pas besoin de le faire puisqu’elle est seule, coupée de toute relation humaine, hors notre nom ne nous distingue qu’en société.

Elle subit l’isolement et finalement s’épanouit. Par sa nouvelle vie régie par les travaux agricoles elle semble cesser de se tromper elle-même :

« Je suis devenue un paysan, et un paysan doit prévoir. Sans doute, je n’ai jamais été autre chose qu’un paysan contrarié. » (p.121)

« C’est depuis que j’ai ralenti mes mouvements que la forêt pour moi est devenue vivante. Je ne veux pas dire que ce soit la seule façon de vivre, mais c’est certainement celle qui me convient le mieux. Et que n’a-t-il pas fallu qu’il se passe avant que je ne parvienne à la trouver. Auparavant j’allais toujours quelque part, j’étais toujours pressée et exaspérée car partout où j’arrivais je devais attendre mon tour. J’aurais tout aussi bien pu flâner en route. Il m’arrivait de prendre conscience de mon état et aussi de l’état du monde, mais je n’étais pas capable de me démarquer de cette vie stupide. L’ennui que j’éprouvais souvent était celui d’un paisible cultivateur de roses à un congrès de fabricants d’autos. J’ai l’impression d’avoir passé ma vie entière dans un tel congrès et je m’étonne de n’être pas tombée raide morte d’écoeurement. » (p. 258)

Ce mur invisible surgi en une nuit peut être interprété comme le symbole de l’escalade militaire dans un contexte de guerre froide, comme le souligne Patrick Charbonneau dans l’étude livrée en fin d’ouvrage. Les événements relatés ne sont pas datés mais le roman a en effet été publié en 1963. Certains lecteurs l’ont perçu comme une représentation de la dépression nerveuse. Pour ma part je ne connais pas suffisamment l’auteure et son oeuvre, en dépit des quelques recherches que j’ai pu mener, pour trancher. Je ne le vois réellement que comme un élément déclencheur qui contraint la femme à l’isolement et la conduit à l’introspection, lui permettant par-là même de se retrouver et de se révéler.

« Le mur invisible » est un roman du quotidien dans lequel il se passe à la fois peu et beaucoup de choses. Il se nourrit du combat de la femme pour sa survie ainsi que de la vie qu’elle maintient en subvenant aux besoins de ses bêtes. Une relation d’attachement et de dépendance s’instaure entre elle et les animaux.

La femme ne regrette pas la société humaine mais il semble évident qu’elle ne survit que parce qu’une autre relation s’est tissée entre elle et ses bêtes :

« […] aussi longtemps qu’il y aura dans la forêt un seul être à aimer, je l’aimerai et si un jour il n’y en a plus, alors je cesserai de vivre. Si tous les hommes m’avaient ressemblé, il n’y aurait jamais eu de mur […]. Mais je comprends pourquoi ce sont les autres qui ont toujours eu le dessus. Aimer et prendre soin d’un être est une tâche très pénible et beaucoup plus difficile que tuer ou détruire. » (p.188)

Cette femme est isolée mais elle n’est pas seule. Le roman se clôt car elle n’a plus de papier pour écrire et nous autres lecteurs la laissons avec une farouche envie de vivre accompagnée d’animaux mais sans aucune attente à l’égard des humains.

Comme je l’ai écrit plus haut je ne connais pas l’oeuvre de Marlen Haushofer. J’ai eu envie de lire ce roman en entendant un libraire en parler. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre quand je l’ai débuté, ce qui m’a permis je pense de mieux l’apprécier. La femme qui tient son journal de bord est forte, elle ne s’apitoie pas sur elle-même et n’en est que plus attachante. C’est un roman dont il n’est pas facile de parler, dont l’atmosphère est empreinte à la fois de dureté et de douceur.

Grand maître – Jim Harrison

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©Flammarion, 2012

L’inspecteur Sunderson enquête sur un gourou qu’il suspecte d’abus sexuels sur les jeunes adeptes de sa secte mais contre lequel aucune plainte n’a été déposée. Sunderson vient de prendre sa retraite mais ne peut s’empêcher d’explorer les liens qu’il établit lui-même entre la religion, le sexe et l’argent. Il va poursuivre celui qui se fait appeler « Grand Maître » du Michigan en Arizona et, lui qui ne voyage jamais, découvre un état qui lui est totalement étranger et hostile.

Son enquête le met face à lui-même. Il doit assumer son alcoolisme et ses pulsions sexuelles. Il a quitté le Michigan pour mener à bien ses investigations, mais n’est-ce pas aussi pour fuir sa vie, sur laquelle il revient sans cesse : la fin de son mariage, son métier qui l’a rongé… ?

Sunderson est un personnage désabusé. Il porte notamment un regard critique sur le métier qu’il a exercé mais qu’il a en même temps beaucoup de mal à quitter. Par certains aspects il incarne le flic-type du roman policier :

« Sunderson fumait et buvait beaucoup, son taux de cholestérol restait toujours trop élevé. » (p.68)

Tout au long de ma lecture l’image de Jim Harrison est venue se coller au personnage, en dépit de la description qui en est faite au début du roman :

« Sunderson était vraiment bel homme. Beaucoup de gens pensaient qu’il avait beau friser les soixante-cinq ans, il faisait dix ans de moins. Comme il n’était pas vaniteux, cela ne signifiait rien pour lui. » (p.30)

 

« Grand Maître » n’est pas un roman policier classique. L’intrigue et l’enquête sont présentes mais comme au second plan, derrière la vie personnelle du protagoniste et ses réflexions. Son esprit est occupé par de grandes considérations autour de la nature et de  l’histoire indienne des Etats-Unis. L’image récurrente dans le roman mais aussi dans les interviews de l’auteur est d’ailleurs celle du placard :

« […] les Indiens étaient le squelette monstrueux enfermé dans le placard de l’Amérique » (p.256)

Pour conclure je dirais que tout au long de l’histoire l’enquête piétine et, à la page 342, il suffit de trois paragraphes pour assister au dénouement… Cela peut décevoir les amateurs de polars, mais je pense qu’il ne faut pas débuter ce roman comme on débute un roman policier. « Grand Maître » est avant tout une continuité de l’oeuvre de Jim Harrison et un nouvel exemple de nature writing.

J’ai pour ma part réellement apprécié ce roman et lirai sûrement celui qui lui a fait suite, « Péchés capitaux ».

 

 

 

Sanctuaire du coeur – Duong Thu Huong

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© Le Livre de Poche, 2014

1985. Lan Giang, au Vietnam. Thanh a seize ans, c’est un beau jeune homme, fils unique. Il est brillant, cultivé et promis à un bel avenir. Contre toute attente il prend une terrible décision : s’enfuir de chez ses parents sans leur laisser aucune explication. Pour survivre il va tomber dans la mendicité puis la prostitution. Il va consacrer les quinze années à venir à apprendre à vivre et à lutter en vain contre son passé qui le hante.

Encore une fois Duong Thu Huong fait voyager son lecteur au Vietnam, d’autant plus que Thanh change plusieurs fois de ville, décrivant à chaque fois les moeurs locales : Lan Giang, Saigon, Hanoi, Nha Trang…

Comme dans « Terre des oublis » l’auteure situe son action dans un pays partagé entre modernité et traditions :

« A l’époque où un vent de liberté soulevait le voile de l’intimité, la libération sexuelle et l’égalité des droits étaient devenues des revendications aussi fondamentales que le maïs ou le manioc en période de disette. Qu’elles le crient sur les toits ou qu’elles le taisent, les femmes modernes voulaient, en vivant au grand jour leurs passions, extirper de leur chair les souffrances secrètes et la chape de silence que les générations précédentes avaient endurées. » (p. 673)

D’autres points communs rapprochent ces deux romans, comme la forte présence des fonctionnaires et des commerçants (deux professions reposant sur un statut particulier) ou encore la description des inégalités sociales. L’histoire de Thanh en est un révélateur, tout comme celle des multiples personnages rencontrés au cour de ce roman construit sur de nombreux retours dans le passé.

Mais surtout, qu’il s’agisse de Thanh dans « Sanctuaire du coeur » ou de Miên dans « Terre des oublis », les personnages de Duong Thu Huong n’ont pas le droit au bonheur.

J’ai cependant été davantage touchée par l’histoire de Miên qui subit réellement ce qui lui arrive que par celle de Thanh qui, selon moi, a à l’origine été acteur de sa vie.

Malgré quelques longueurs j’ai beaucoup apprécié « Sanctuaire du coeur » et ai pris plaisir à retrouver l’écriture toujours très précise et descriptive de Duong Thu Huong.

 

Le monde selon Garp – John Irving

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©Points, 1998

Résumé de l’éditeur : Jenny Fields ne veut pas d’homme dans sa vie, mais elle désire un enfant. Ainsi naît Garp. Il grandit dans un collège où sa mère est infirmière. Puis ils décident tous deux d’écrire, et Jenny devient une icône du féminisme. Garp, heureux mari et père, vit pourtant dans la peur : dans son univers dominé par les femmes, la violence des hommes n’est jamais loin…

J’ai le sentiment qu’il me faudrait une deuxième lecture pour bien comprendre ce roman. Je suis restée assez hermétique à la vie de Garp que je perçois avant tout comme un homme névrosé.

Le monde selon Garp, c’est Garp lui-même et les quelques personnes qui constituent son petit microcosme face à une vaste humanité hostile et dangereuse :

« Garp se méfiait de la plupart de ceux vers qui sa femme et ses enfants se sentaient attirés ; il avait un besoin pressant de protéger les rares êtres qu’il aimait contre ce que représentaient – imaginait-il- ‘tous les autres’. » (p.263)

« Garp rêvait en effet de pouvoir un jour acheter une forme d’isolement pour se couper de l’horreur du monde réel. Il imaginait une espèce de forteresse où Duncan et lui et Helen (et un nouveau bébé) pourraient vivre à l’abri des agressions, et même du contact, de ce qu’il appelait ‘le reste de la vie’. »  (p.471)

Le malaise qui hante le héros et qui est symbolisé par le « Crapaud du ressac » imprègne toute la narration. Le talent de John Irving est d’avoir transmis ce malaise au lecteur mais un peu trop efficacement pour moi. Je l’aurais peut-être mieux supporté si j’avais un tant soit peu apprécié le personnage ; hors Garp m’est apparu comme un homme « égocentré » et de ce fait antipathique.

Outre la narration en elle-même, « Le monde selon Garp » est plein d’interrogations sur la société, la vie et la mort ainsi que sur l’écriture et ce qu’est être écrivain.

Hormis quelques passages qui m’ont fait oublier que j’étais en train de lire j’ai eu du mal à me laisser porter par le roman. Je n’ai pas eu envie de l’abandonner mais je n’étais pas impatiente de le retrouver. Je l’ai trouvé long et les nombreuses mises en abyme consacrées aux écrits de Garp m’ont un peu lassée… C’est un bon roman, je comprends parfaitement son succès, mais ce n’était peut-être tout simplement pas le moment pour moi de le lire…