Dix-sept ans – Colombe Schneck

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©B. Grasset

Dans le petit monde de Colombe Schneck, 17 ans en 1984, l’heure est à la griserie : fille de médecins élevée dans l’indépendance intellectuelle, Rive Gauche à Paris, son quotidien est fait de cours à l’Ecole expérimentale alsacienne, de lecture et des vêtements Agnès B. et tissus Liberty. Il est aussi fait de ses retrouvailles avec son amant, Vincent. Car Vincent est bien son amant, pas son petit ami :

« J’ai dix-sept ans et j’ai un amant. Je ne suis pas amoureuse mais j’ai un amant. Je traverse le boulevard Saint-Michel en chantonnant ‘j’ai dix-sept ans et j’ai un amant’, il est très beau, je suis très contente. Je ne suis pas comme ma mère, je ne suis pas sa solitude. Je suis moi, une fille qui couche avec un garçon sans en être amoureuse. J’ai dix-spet ans et j’ai un amant. Pas un petit copain, pas un amoureux, pas un truc d’adolescente, un amant, un truc de femme.

Je suis une fille libre. »

Un soir, Colombe demande avec beaucoup de désinvolture à ses parents s’ils ont un ami gynécologue. Elle le rencontre et se fait prescrire la pilule : elle se sent devenir libre. C’est cette liberté qui va la quitter quand elle va brutalement se découvrir enceinte. L’heure n’est alors plus à la légèreté mais à la lourde responsabilité de recourir à l’IVG.

Au tout début de son témoignage, Colombe Schneck explique l’avoir écrit suite à la sortie de « L’Evénement » d’Annie Ernaux qui a elle aussi eu recours à l’avortement en 1964. Ce témoignage a surtout été accueilli par le silence quand les journalistes ne s’avouaient pas clairement dérangés : « Votre livre me donne la nausée ».

Colombe Schneck s’est alors sentie dans l’obligation de confier sa propre histoire qui est aussi celle de nombreuses femmes qui, malgré la multitude, restent profondément seules faces à leurs grossesses non désirées et qui les obligent à prendre des décisions qui les dépassent.

J’ai trouvé le témoignage de Colombe Schneck très sobre, clair, sans détour. Elle ne tombe pas dans le pathos mais révèle les chamboulements connus à la découverte de sa grossesse, cette impression d’avant et d’après l’IVG qui, contrairement à ce qu’elle aurait voulu croire sur le coup, n’a été ni facile ni anodin.

Colombe Schneck a fait preuve de courage en nous offrant ce livre, elle qui jusqu’ici ne s’était confiée à quasiment personne. C’est le témoignage d’une femme qui a avorté, et plus, le témoignage d’une femme célèbre qui a avorté. Ce geste de l’auteure souligne à quel point il est temps de lever les tabous qui entourent l’IVG et d’insister sur l’épreuve qu’il constitue pour les femmes, ce qui est encore, malgré tout ce que l’on peut en dire, bien passé sous silence.

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La marche du cavalier – Geneviève Brisac

LaMarche

« Qu’est-ce que la marche du cavalier ? Un brusque écart sur l’un des côtés de l’échiquier. Une manière d’avancer puis de se retirer de la scène, de se regarder agir après avoir agi, d’inscrire le décalage entre la conscience de la narratrice, et la manière dont elle est perçue : la marche du cavalier traduit une sorte de dédoublement symptomatique de la condition féminine à l’époque de Jane Austen. »

Dans « La marche du cavalier » Geneviève Brisac revient, à travers onze auteures, sur ce que sont la littérature et l’écriture pour les femmes.

Bien-sûr, publier un texte sur ce qu’est être une femme écrivain revient déjà à opérer une différenciation, c’est déjà alimenter l’idée qu’écrire pour une femme n’est pas comme écrire pour un homme. C’est cette différence que Geneviève Brisac veut illustrer tout au long de sa réflexion.

Selon elle, la littérature écrite par les femmes est généralement un reflet du réel :

« Il ne s’agit pas, comme le pensent trop d’importants critiques inconscients de leurs préjugés machistes, de propos de magazines féminins, il s’agit de la matière même de la vie, ni ordinaire, ni pas ordinaire, la vie, faite de soucis d’argent, d’inquiétudes souvent innommables, d’angoisses en mille-feuilles. L’écriture, quand on est écrivain, s’empare de ces objets-là […] pour saisir la matière du monde. » (p.122)

et l’exercice est difficile :

« L’imagination sert aussi à cela. A former les images d’un réel obscurci. Cela requiert et sollicite autant la capacité imaginative, le don d’imaginer, que d’inventer des cités parallèles, des robots galactiques, des potions magiques, des vies de corsaires et de contrebandiers. » (p.40)

Je ne partage pas entièrement l’avis de Geneviève Brisac dans la mesure où les femmes savent aussi écrire autre chose que la réalité. Je pense par exemple à des auteures comme J. K. Rowling ou Enid Blyton qui ont su imaginer des univers peuplés de sorciers, de magie, de trésors etc… En l’occurrence il s’agit de deux auteures pour la jeunesse. Peut-être que les femmes n’ont pas franchi le pas du roman d’aventure pour adultes ? Je pense en tout cas que le jugement de Geneviève Brisac peut effectivement s’appliquer aux femmes écrivains qu’elle a choisi de convoquer dans son étude et qui sont aussi des femmes marquées par leur époque.

« La marche du cavalier » n’est pas uniquement une réflexion sur ce que signifie écrire, pour une femme. C’est aussi une réflexion sur l’écriture (qu’elle soit féminine ou masculine), sur le roman, la littérature. Au cours de ma lecture j’ai bien souvent eu le sentiment de manquer d’expérience de lecture car c’est un texte riche, parfois complexe, qui mérite d’être repris à plusieurs reprises pour être bien compris et nécessite surtout d’avoir lu les auteures auxquelles s’intéresse Geneviève Brisac.

On sent en tout cas de l’admiration dans son écriture qui m’a vraiment donné envie de découvrir ces auteures et de porter sur leurs écrits un regard peut-être moins naïf. D’autre part, même si je regrette l’idée d’une différence entre une littérature écrite par les hommes et une littérature écrite par les femmes, je dois bien avouer qu’il existe encore un écart entre elles et j’en profite pour souligner que le classement opéré la semaine dernière par La Grande Librairie apporte de l’eau au moulin de Geneviève Brisac : seulement deux oeuvres écrites par une femme et une jeune fille figuraient au classement, reflet des souvenirs des lecteurs…

Alors, lisons ou relisons Karen Blixen, Virginia Woolf, Christa Wolf, Lioudmila Oulitskaïa, Rosetta Loy, Grace Paley, Alice Munro, Jean Rhys, Jane Austen, Sylvia Townsend Warner, Flannery O’Connor.

J’ai découvert ce texte grâce au challenge « Geneviève Brisac » lancé par Anis :

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Une Histoire à faire connaître

Je ne me serais sans doute pas lancée dans la lecture du documentaire « Les proies. Dans le harem de Kadhafi » d’Annick Cojean si je n’avais pas lu le billet de Criteïne.

Comme tout le monde en 2011, j’ai assisté à travers les médias français à la rébellion qui a conduit à la chute de Kadhafi. Je savais évidemment que c’était un dictateur, que la liberté n’existait pas en Lybie. Cependant, l’enquête menée par Annick Cojean m’a bousculée, bouleversée.

« Les proies » se présente en deux parties. La première est consacrée au récit d’une jeune femme, Soraya, qui a eu le courage de raconter son enfer auprès de Kadhafi. Dans la deuxième partie du livre, Annick Cojean retranscrit les témoignages d’autres femmes victimes du tyran et revient sur le silence qui entoure les viols commis pendant 42 ans et sur ce sentiment de honte nationale en Lybie.

Soraya a été repérée dans son école par Kadhafi et ensuite enlevée pour devenir l’une de ses nombreuses esclaves sexuelles qui vivaient recluses au sous-sol de son bastion Bab al-Azizia. Pendant des années elle a subi la réclusion, le mépris, les coups et les viols. Malgré tout, elle va pouvoir revoir à plusieurs reprises sa famille et même retourner y vivre tout en « travaillant » pour Kadhafi. Malheureusement, Soraya se sent comme une étrangère parmi les siens. La vie menée au sein du harem de Kadhafi a effacé tous ses anciens repères : elle fume, tente de s’enfuir avec l’homme qu’elle aime. Ses parents ne la reconnaissent plus et, pire que tout, sa mère la considère comme une traînée car en Lybie toute relation sexuelle avant le mariage interdite. Heureusement, Soraya est soutenue par son père qui l’aide à fuir en France. Mais Soraya ne va pas réussir à s’intégrer et va rentrer en Lybie, de retour au service de Kadhafi…

Au début de son récit elle explique que Kadhafi a « saccagé » sa vie. En lisant son histoire on mesure effectivement à quel point il lui a volé sa vie. Il l’a souillée, l’a conduite à être rejetée par sa famille. Soraya aurait voulu être médecin. Il a fait d’elle une femme salie qui ne sait pas vivre libre :

« Mais que faire de ma vie ? Comment la reprendre en main ? Je n’avais que vingt-deux ans mais l’étrange impression d’en avoir déjà trop vu, d’avoir trop vécu; d’avoir les yeux et le corps fatigués. Usés à tout jamais. Aucun ressort. Aucune envie. Aucun espoir. Cul-de-sac.« 

Ce documentaire insiste sur la double obsession de Kadhafi : le sexe et la haine des puissants. Il ne s’en prenait pas qu’à des jeunes filles sans défense. Il achetait à coup de dollars et de diamants des femmes de ministres africians, des Premières Dames. Il assouvissait de cette façon son besoin de sexe et d’humilier ces hommes puissants car en Lybie « il n’existe pas […] d’insulte plus terrible » que de voir sa femme touchée par un autre homme.

La deuxième partie du livre s’attache à démontrer le silence qui pèse en Lybie sur les viols commis par Kadhafi mes aussi par ses milices. Les victimes n’osent pas témoigner par honte et pour épargner l’humiliation à leur famille. Les témoins de ces actes se réfugient derrière une pseudo-ignorance pour ne pas riquer d’être considérés comme complices et cautionneurs.

Malgré la mort de Kadhafi l’honneur de ces femmes reste bafoué par le silence :

« Aucune [Lybienne] n’en fera pour l’heure son combat. Trop sensible. Trop tabou. Rien à y gagner. Tout à y perdre. Dans un pays entièrement entre les mains des hommes, les crimes sexuels ne seront ni débattus ni jugés. Les porteuses de messages seront décrétées inconvenantes ou menteuses. Les victimes, pour survivre, devront rester cachées. »

 

Annick Cojean donne vraiment la parole aux femmes. Elle est comme leur porte-voix, avec beaucoup de modestie. Elle ne se met pas en avant, ne cherche pas à se présenter comme une journaliste-héroïne alors qu’elle a pris beaucoup de risques pour enquêter et écrire sur ce tabou.

Son documentaire n’est bien-sûr pas facile à lire, or il est important  pour toutes ces femmes de faire connaître leur histoire.

 

Encore un qui a perdu la tête !

9782311013672-gQuand je pense que lorsque j’étais enfant, puis adolescente, mes parents se plaisaient à me répéter : « t’as vraiment pas de tête ! » parce que j’ai une légère tendance à l’étourderie…(en même temps, si j’avais préféré les maths à la littérature j’aurais peut-être été plus carrée, qui sait ?).

Et bien il y en a un qui l’a vraiment perdue, sa tête, et c’est Henri IV !

Dans « Henri IV. L’énigme du roi sans tête » Stéphane Gabet et Philippe Charlier enquêtent sur une relique : une tête momifiée qui serait celle d’Henri IV…

Tout d’abord, les auteurs replacent le régicide dans son contexte politique : l’impopularité du roi qui a choisi d’entreprendre une nouvelle guerre contre les Habsbourg. Ravaillac, qui est un fervent catholique et un illuminé, a une vision déformée de la décision du roi. Il le croit en guerre contre le Pape, et donc contre Dieu…

Impopulaire avant sa mort, Henri IV devient après son assassinat le « Bon Roy ».

Mais en 1793, c’est la Terreur. Les dépouilles royales qui reposent dans la basilique Saint-Denis sont exhumées. C’est alors que naît l’énigme de la tête retrouvée sans corps…

S. Gabet et P. Charlier s’entourent de nombreux spécialistes pour mener une véritable enquête qui vise à « retrouver l’identité du ‘propriétaire’ de cette tête, en toute objectivité et sans parti pris » (p.42). Ils nous livrent ici les résultats de leurs recherches, à la fois historiques (dépouillement d’archives) et scientifiques (passage de la tête au scanner,analyse d’ADN, reconstitution morphologique…).

Ce documentaire se lit très bien, il est presque mené comme un roman policier : il y a du suspense, des rebondissements, des témoins, des mensonges… Je pensais le survoler et je l’ai finalement dévoré ! On en apprend un peu plus sur Henri IV mais aussi plus largement sur une partie de l’Histoire de France, sur les rites funéraires dans les familles royales et sur la Révolution.

Je n’ai pas vu le documentaire diffusé à la télévision, je n’ai donc pas d’avis à émettre . En ce qui concerne le livre il est évident qu’il a été écrit pour être lu aisément et les auteurs laissent peu de temps au lecteur pour s’interroger sur les informations délivrées. Je pense que j’essaierai de trouver d’autres textes sur le sujet… Cependant, c’est un livre que je conseille à ceux qui s’intéressent à l’Histoire et qui n’ont pas envie de lire des ouvrages trop complexes.