Une Histoire à faire connaître

Je ne me serais sans doute pas lancée dans la lecture du documentaire « Les proies. Dans le harem de Kadhafi » d’Annick Cojean si je n’avais pas lu le billet de Criteïne.

Comme tout le monde en 2011, j’ai assisté à travers les médias français à la rébellion qui a conduit à la chute de Kadhafi. Je savais évidemment que c’était un dictateur, que la liberté n’existait pas en Lybie. Cependant, l’enquête menée par Annick Cojean m’a bousculée, bouleversée.

« Les proies » se présente en deux parties. La première est consacrée au récit d’une jeune femme, Soraya, qui a eu le courage de raconter son enfer auprès de Kadhafi. Dans la deuxième partie du livre, Annick Cojean retranscrit les témoignages d’autres femmes victimes du tyran et revient sur le silence qui entoure les viols commis pendant 42 ans et sur ce sentiment de honte nationale en Lybie.

Soraya a été repérée dans son école par Kadhafi et ensuite enlevée pour devenir l’une de ses nombreuses esclaves sexuelles qui vivaient recluses au sous-sol de son bastion Bab al-Azizia. Pendant des années elle a subi la réclusion, le mépris, les coups et les viols. Malgré tout, elle va pouvoir revoir à plusieurs reprises sa famille et même retourner y vivre tout en « travaillant » pour Kadhafi. Malheureusement, Soraya se sent comme une étrangère parmi les siens. La vie menée au sein du harem de Kadhafi a effacé tous ses anciens repères : elle fume, tente de s’enfuir avec l’homme qu’elle aime. Ses parents ne la reconnaissent plus et, pire que tout, sa mère la considère comme une traînée car en Lybie toute relation sexuelle avant le mariage interdite. Heureusement, Soraya est soutenue par son père qui l’aide à fuir en France. Mais Soraya ne va pas réussir à s’intégrer et va rentrer en Lybie, de retour au service de Kadhafi…

Au début de son récit elle explique que Kadhafi a « saccagé » sa vie. En lisant son histoire on mesure effectivement à quel point il lui a volé sa vie. Il l’a souillée, l’a conduite à être rejetée par sa famille. Soraya aurait voulu être médecin. Il a fait d’elle une femme salie qui ne sait pas vivre libre :

« Mais que faire de ma vie ? Comment la reprendre en main ? Je n’avais que vingt-deux ans mais l’étrange impression d’en avoir déjà trop vu, d’avoir trop vécu; d’avoir les yeux et le corps fatigués. Usés à tout jamais. Aucun ressort. Aucune envie. Aucun espoir. Cul-de-sac.« 

Ce documentaire insiste sur la double obsession de Kadhafi : le sexe et la haine des puissants. Il ne s’en prenait pas qu’à des jeunes filles sans défense. Il achetait à coup de dollars et de diamants des femmes de ministres africians, des Premières Dames. Il assouvissait de cette façon son besoin de sexe et d’humilier ces hommes puissants car en Lybie « il n’existe pas […] d’insulte plus terrible » que de voir sa femme touchée par un autre homme.

La deuxième partie du livre s’attache à démontrer le silence qui pèse en Lybie sur les viols commis par Kadhafi mes aussi par ses milices. Les victimes n’osent pas témoigner par honte et pour épargner l’humiliation à leur famille. Les témoins de ces actes se réfugient derrière une pseudo-ignorance pour ne pas riquer d’être considérés comme complices et cautionneurs.

Malgré la mort de Kadhafi l’honneur de ces femmes reste bafoué par le silence :

« Aucune [Lybienne] n’en fera pour l’heure son combat. Trop sensible. Trop tabou. Rien à y gagner. Tout à y perdre. Dans un pays entièrement entre les mains des hommes, les crimes sexuels ne seront ni débattus ni jugés. Les porteuses de messages seront décrétées inconvenantes ou menteuses. Les victimes, pour survivre, devront rester cachées. »

 

Annick Cojean donne vraiment la parole aux femmes. Elle est comme leur porte-voix, avec beaucoup de modestie. Elle ne se met pas en avant, ne cherche pas à se présenter comme une journaliste-héroïne alors qu’elle a pris beaucoup de risques pour enquêter et écrire sur ce tabou.

Son documentaire n’est bien-sûr pas facile à lire, or il est important  pour toutes ces femmes de faire connaître leur histoire.

 

Publicités

5 réflexions sur “Une Histoire à faire connaître

  1. Tout à fait d’accord avec toi, difficile à lire mais essentiel afin de savoir que cela existe. Je suis contente de t’avoir donné envie de lire ce bouquin ! 🙂

  2. Chronique très intéressant à lire. J’ignorais totalement ce versant de l’historie de Khadafi. Enfin, je savais que son fils était un homme violent se croyant maître de tout et quand il voulait une femme qui désirait il pouvait aller jusqu’à l’enlever et tuer qui s’y opposer. Mais Khadafi lui-même et qu’il avait un harem, c’est vraiment triste en y pensant… Une lecture pas facile mais ce genre de livre c’est toujours essentiel pour réaliser à quel point les dictatures sont des régimes sans respect pour l’être humain même si ça fait froid dans le dos !

  3. ce roman doit être vraiment intense à lire dis donc. Je ne connaissais pas et c’est vrai que ce n’est pas de mes lectures habituelles, mais contente que tu ai apprécié.

    • En fait c’est un documentaire mais il se lit facilement. Par contre les événements relatés sont très durs et c’est ce qui rend la lecture oppressante.

      .

      En fait c’est un documentaire maid

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s